
Bals viennois de Kyiv et de Lviv : robe de bal et vychyvanka
Ce que l'on sait des bals viennois de Kyiv et de Lviv, ce que l'on ne sait pas, et comment porter une broderie inspirée de la vychyvanka sur une vraie robe de bal.

Le bal russe s’ouvre par une polonaise, se poursuit par la valse, les quadrilles et la mazurka, et se juge à la robe : velours à traîne pour la cour, mousseline blanche pour la débutante, vert émeraude ou bleu saphir pour les bals de bienfaisance d’aujourd’hui. Ce pilier suit cette tradition de la cour de Saint-Pétersbourg au bal viennois de Kyiv, en passant par les bals de romans et le bal de fin d’études, le vypousknoï. L’angle est celui de l’histoire et de la mode, rien d’autre : les robes, les danses, les dates.
À Saint-Pétersbourg, le bal ne commence pas par une valse. Il commence par une polonaise, une marche dansée où les couples avancent en cortège à travers les salons, et qui peut durer environ une heure. Le maître et la maîtresse de maison la conduisent avec les invités les plus importants ; à la cour, ce sont le souverain et la souveraine qui ouvrent la danse, et chacun s’avance ensuite selon son rang. Le programme enchaîne la valse, les quadrilles, une cracovienne ou une danse hongroise, puis la mazurka, souvent considérée comme le sommet de la soirée, parce que le cavalier y brille par ses figures et ses solos.
Le calendrier compte autant que la musique. La saison des bals s’étendait traditionnellement de Noël au Grand Carême, et, pour les bals de cour, la présence relevait de l’obligation : on ne manquait l’invitation que pour maladie grave ou deuil. Les régiments y envoyaient un nombre fixé d’officiers. La salle Nicolas du Palais d’Hiver, immense, servait aux fêtes de Nouvel An, de Noël et de Pâques ainsi qu’aux réceptions de souverains étrangers.
La robe suit cette hiérarchie. Les jeunes filles qui font leurs débuts portent en général du blanc ou des teintes pâles, peu de bijoux, une coiffure sobre. Les femmes mariées osent les couleurs et les parures riches. Pour les dames qui se présentent à la cour, un uniforme féminin existe, et il est écrit.
Le règlement de la « Description des tenues des dames pour paraître à la cour aux jours solennels » est daté du 27 février 1834, sous Nicolas Ier (calendrier julien). Il impose un patron unique, que chacune décline par la couleur et la broderie. La robe de dessus est en velours, avec des manches longues pendantes et une traîne ; elle s’ouvre à la taille sur une jupe blanche, le plus souvent en satin. Une broderie d’or court le long de la traîne et des côtés, comme un écho aux uniformes de cour. Les femmes adultes portent un povoïnik ou un kokochnik, de n’importe quelle couleur, avec un voile blanc ; les jeunes filles, un bandeau voilé. Les historiens parlent de « robe russe », parfois de « sarafane francisé » : une silhouette européenne habillée d’un vocabulaire russe.
Selon la description qu’en donne la notice sur la robe de cour russe, la couleur du velours signalait la fonction : le vert pour les dames d’État et les demoiselles d’honneur, par exemple. Le détail de cette robe, de son patron et de ses broderies mérite un article à part ; retenez ici qu’à la cour, on ne choisissait pas sa robe, on choisissait à peine sa teinte.
Pour qui prépare un bal aujourd’hui, la leçon est pratique : un velours profond, une traîne courte et une broderie dorée suffisent à évoquer cette époque sans costume. Les bals de prestige européens actuels, eux, appliquent des règles vestimentaires très cadrées, ce que traite le pilier sur les bals de prestige.
Le plus célèbre bal russe n’est pas un bal de robes de l’époque : c’est un bal de robes d’un autre temps. Le 13 février 1903 (26 février du calendrier grégorien), la cour donne au Palais d’Hiver un bal costumé dont le thème est la Moscovie du XVIIe siècle, celle du tsar Alexis Ier Mikhaïlovitch, avant les réformes vestimentaires de Pierre le Grand. Une première soirée, avec concert au théâtre de l’Ermitage, a lieu le 11 février (24 février grégorien). Nicolas II et l’impératrice Alexandra Feodorovna sont les hôtes ; lui paraît en tsar Alexis, elle en tsarine Maria Miloslavskaïa.
Environ 390 invités sont présents au bal costumé, dont 65 officiers « dansants » en archers et en fauconniers. Les costumes sont dessinés par Sergueï Solomko avec des conseillers historiques ; celui de Nicolas II est conçu par Vsevolojski et Ponomarev et confectionné par Kaffi. Aïstov et Kchessinski dirigent les danses. Les femmes portent des sarafans, des letniks (robes longues du XVIIe siècle) et des kokochniks ornés de bijoux ; les hommes, des caftans, des costumes de boyards et des coiffes fourrées. Pour les tenues de ce monde-là, la page sur le costume de la noblesse russe et de la cour impériale prolonge le sujet.
La salle Nicolas du Palais d’Hiver, vue par Konstantin Ouchtomski, salle où se donnaient les grandes fêtes de la cour. Photo : Konstantin Ouchtomski, domaine public, via Wikimedia Commons.
Le bal laisse un témoignage exceptionnel : un album tiré en 1904, en dix grands portfolios, avec 21 héliogravures et 174 phototypes, vendu surtout aux participants au profit d’une œuvre de charité. C’est l’une des meilleures sources visuelles sur la façon dont un bal se prépare, avec costumiers, historiens et répétitions : la répétition générale s’est tenue le 10 février dans la salle du Pavillon. Le récit complet, avec ses sources, est dans l’article sur le bal costumé du Palais d’Hiver en 1903, et la page tsarnicholas.org consacrée au bal rassemble les photographies.
Dans ces bals, la couleur d’une robe se lit comme une phrase. À la cour de Nicolas Ier, le velours de la robe de cour indique le rang : le vert pour les dames d’État et les demoiselles d’honneur, d’autres teintes pour les gouvernantes des grandes-duchesses ou les chambellanes d’honneur, selon la liste que donne la notice de référence citée plus haut (à relire avant toute reproduction exacte). Le blanc, lui, appartient à la débutante : c’est la couleur de son entrée dans le monde, que l’on retrouve aujourd’hui chez les débutantes des bals viennois de Kyiv.
Les éditions contemporaines ont reporté ce jeu sur le thème de l’année. Le bal de bienfaisance de Kyiv en 2026 a choisi le vert ; l’édition annoncée à Lviv en novembre 2026 a pour code visuel le bleu saphir. Pour l’invitée, cela change le choix : plutôt que d’acheter une robe « de bal » générique, on part de la couleur du thème et on l’accorde à la salle, au tissu et à l’heure. Un vert émeraude en satin pèse sur les photographies autrement qu’un vert sapin en velours, et un bleu saphir demande des bijoux plus discrets qu’un bordeaux.
| Contexte | Couleur ou usage |
|---|---|
| Cour de Nicolas Ier | Vert pour les dames d’État et les demoiselles d’honneur |
| Débutante | Blanc |
| Bal de bienfaisance de Kyiv, 2026 | Vert |
| Édition annoncée à Lviv, novembre 2026 | Bleu saphir |
Deux scènes de la littérature russe ont fixé l’image du bal pour des générations de lecteurs. Dans Guerre et Paix, le premier bal de Natacha Rostova : dans la traduction Maude publiée par Standard Ebooks, c’est le chapitre XVI de la troisième partie du tome II (le découpage varie selon les éditions). « C’était son début » : Natacha est une débutante, et ce que Tolstoï décrit n’est pas la robe mais l’effet de la jeunesse dans une salle où les femmes mariées sont parées. La scène bascule quand le prince André l’invite à valser. Pour une lectrice d’aujourd’hui, c’est le meilleur résumé de ce qu’est une robe de première fois : légère, sans surcharge, qui laisse le mouvement faire le travail.
Chez Pouchkine, le bal est un lieu social plus qu’un lieu d’élégance. Dans Eugène Onéguine, la fête des noms de Tatiana chez les Larine, au chapitre 5, réunit la noblesse de province ; au chapitre 7, Tatiana est menée à Moscou, sur ce qu’on appelait un marché aux fiancées ; au chapitre 8, le bal pétersbourgeois où Onéguine la retrouve montre la même jeune fille devenue une femme de rang. Les robes y sont à peine décrites, mais la progression dit tout : de la robe de jeune fille au maintien d’une femme du monde.
Ces romans partagent une grammaire. La polonaise installe la hiérarchie, la valse relève de l’intime, la mazurka exprime l’assurance, le cotillon, plus ludique, clôt la soirée. Une robe de bal, en Russie, se pensait pour un programme entier de danses, pas pour une photo.
Cette lecture éclaire un choix très concret. La robe de Natacha est celle d’une jeune fille : elle doit permettre de monter sur le parquet sans retenue et d’attendre l’invitation à la valse sans paraître chercher l’effet. Celle de la dame de la cour est un uniforme, pensé pour être vu de loin, au bout d’une enfilade de salons. Entre les deux, le bal de province de Pouchkine rappelle qu’une même soirée mêle toutes les toilettes, de la plus ajustée à la plus fantaisiste, et que la salle s’en accommode. Pour une lectrice qui prépare un bal aujourd’hui, la question à poser n’est donc pas « quelle est la robe la plus spectaculaire ? », mais « quel rôle ma robe joue-t-elle dans la soirée ? ».
La tradition des bals a une descendante moderne, très vivante, et elle ne concerne pas les salons mais les écoles. En Russie et en Ukraine, la fin des études secondaires se fête en deux temps : le « dernier appel » (poslednii zvonok), fin mai, cérémonie scolaire où une cloche est sonnée, puis le vypousknoï (выпускной) en juin, la soirée de remise des diplômes. Le vypousknoï réunit cérémonie, repas, concert et danse, parfois jusqu’au matin. Pour le dernier appel, certaines élèves russes revêtent l’ancien uniforme scolaire soviétique, robe sombre, tablier blanc et grands nœuds blancs, devenu une tenue de nostalgie ; en Ukraine, la vychyvanka est souvent portée lors des cérémonies scolaires, sans pour autant remplacer partout la robe de soirée, car les usages varient selon l’établissement et la région. Le contraste est net avec le bal de cour : ici, la robe marque le passage à l’âge adulte, non le rang. Les filles y portent des robes de soirée, les garçons des costumes ; une valse collective, préparée avec les enseignants, y tient souvent la place de la polonaise d’autrefois.
À Saint-Pétersbourg, la fête déborde de l’école. Chaque année, pendant les Nuits blanches, les diplômés des écoles de la ville se retrouvent à la nuit tombée pour un grand événement public : concert sur la place du Palais, spectacle son et lumière sur la Neva, puis passage d’un brick aux voiles écarlates. Pour l’édition 2026, le site officiel de visite de la ville annonce la nuit du 27 au 28 juin. Selon l’explication courante, le nom renvoie au conte d’Alexandre Grine, Les Voiles écarlates. Il faut distinguer deux choses : le vypousknoï, soirée de remise des diplômes propre à chaque établissement, et les Voiles écarlates, fête publique et collective de la ville.
L’article Vypousknoï et Voiles écarlates détaille le déroulement d’une soirée et ce que l’on y porte. Pour comparer avec les usages français et québécois, voyez les piliers sur le bal de promo et le bal des finissants, qui traitent de ces rites chez nous ; les tenues y répondent à des codes proches, la longueur de la robe en moins.
Un vert profond brodé d’or : la couleur que la tradition associait aux dames d’État de la cour de Nicolas Ier.
L’Ukraine a sa propre histoire du bal, et elle n’est pas une branche de l’histoire russe. L’un de ses rendez-vous les plus visibles aujourd’hui est le bal viennois de Kyiv, un bal de bienfaisance dans la tradition autrichienne. Annoncé le 8 avril 2024, il s’est tenu le 24 avril 2024 au Fairmont Grand Hotel Kyiv, après une pause forcée de cinq ans, au profit de SOS Villages d’enfants Ukraine, avec le soutien de la ville de Vienne, de l’ambassade d’Autriche et de l’association ukraino-autrichienne.
Le Charity Viennese Ball a eu lieu le 2 avril 2026 au même hôtel, organisé par Lidiya Filatova et Svitlana Tretyakova (annonce d’Interfax-Ukraine). Son thème était le vert, présenté comme le symbole de la vie, du renouveau et de l’espoir. Les débutants, élèves d’un lycée de Kyiv, ont ouvert le bal par une polonaise ; la collecte atteint 1 475 000 hryvnias selon la communication de l’ambassade d’Autriche, répartis entre plusieurs bénéficiaires. Une édition est annoncée à Lviv le 27 novembre 2026, à Emily Resort (Vynnyky), au profit du centre Superhumans. Aucune série annuelle n’est documentée à Lviv avant cette date ; quant à l’édition 2025 de Kyiv, aucune annonce fiable n’a été retrouvée, et elle n’est donc pas affirmée ici.
Côté vestiaire, le code est celui du bal viennois : robe longue ou robe de soirée élégante, escarpins, bijoux raffinés. Le blanc intégral n’a pas été exigé des débutantes. Les couleurs du thème servent de repère : émeraude, vert profond, ivoire, noir. Le détail pratique tient en trois points : une longueur qui touche le sol, des chaussures de danse, et un accessoire qui rappelle le thème de l’année plutôt qu’un ensemble assorti de la tête aux pieds. Le sujet est approfondi dans l’article sur les bals viennois de Kyiv et de Lviv et la vychyvanka.
La vychyvanka (вишиванка) est la chemise brodée traditionnelle de l’Ukraine. Ses motifs, ses couleurs et ses techniques varient d’une région à l’autre, et c’est ce qui la rend précieuse pour la mode du soir : une broderie n’est pas un ornement générique, elle dit d’où l’on vient. En Ukraine, elle est portée lors de cérémonies scolaires et de journées qui lui sont consacrées ; sur une robe de soirée, elle devient manche brodée, corsage, ceinture ou perlage de motifs traditionnels. Vogue a consacré un article à la présence des costumes ukrainiens dans la mode.
Quelques noms reviennent, avec prudence. Vita Kin est associée à une vychyvanka modernisée, en lin, aux manches amples et à la broderie à la main. Frolov est une marque de robes de soirée, de corseterie et de cristaux. Ruslan Baginskiy est un modiste ukrainien dont les couvre-chefs s’inspirent du costume national. Cela ne fait pas un palmarès : d’autres créateurs ukrainiens existent, et on évitera de leur prêter une collection brodée sans l’avoir vérifiée. Pour situer ces créateurs dans un paysage plus large, voyez aussi la mode ukrainienne. Pour les créateurs russes de robes de soirée, un article distinct existe, sur les créateurs russes de robes de soirée, consacré à leurs parcours.
Cinq règles pratiques se dégagent de deux siècles de bals russes et ukrainiens.
Ce parcours montre surtout une continuité. Du velours de 1834 à la robe verte de Kyiv en 2026, la même scène revient : une salle, une procession d’ouverture, des couples qui s’élancent. Le reste, c’est le tissu.

Ce que l'on sait des bals viennois de Kyiv et de Lviv, ce que l'on ne sait pas, et comment porter une broderie inspirée de la vychyvanka sur une vraie robe de bal.

Quatre signatures russes de la robe de soirée, de Valentin Ioudachkine à Alena Akhmadullina : ornement, silhouette corsetée, volumes et broderies de conte.

Entre la remise des diplômes et le brick aux voiles rouges sur la Neva, la nuit de fin d'études de Saint-Pétersbourg est un bal à ciel ouvert : tenues, origine de la fête, repères.

Le règlement de 1834 fixe la robe de cour russe : velours, jupe blanche, broderie d'or, kokochnik. Que montrent vraiment les bals de Pouchkine et de Tolstoï ?

Le 13 février 1903 (26 février au calendrier grégorien), Nicolas II et Alexandra reçoivent en costumes du XVIIe siècle. Dates, robes, danses et album photographique de 1904.