
Le grand bal costumé du Palais d'Hiver en 1903 : sarafanes, kokochniks et photographies d'un soir de février
Photo : Петров В., domaine public, via Wikimedia Commons.
Le grand bal costumé du Palais d’Hiver a eu lieu le 13 février 1903 à Saint-Pétersbourg, soit le 26 février au calendrier grégorien, après une première soirée donnée deux jours plus tôt. Environ 390 invités y sont venus vêtus comme à la cour moscovite du XVIIe siècle, sous le règne du tsar Alexis Mikhaïlovitch. Ce soir-là, le palais est devenu un décor de théâtre à l’échelle d’un empire, et la mode, un acte de mise en scène politique et dynastique. Il reste aujourd’hui surtout par ses photographies : des portraits en pied, pris dans les semaines qui ont suivi, rassemblés dans un album de luxe en 1904. Cette page raconte la préparation, les robes, les danses et la mémoire d’un bal qui fait partie des grands épisodes des bals et robes de Russie et d’Ukraine.
Deux soirées, deux calendriers : 11 et 13 février 1903
Pour lire correctement les dates, il faut garder à l’esprit que la Russie utilisait alors le calendrier julien, en retard de 13 jours sur le calendrier grégorien que suivait le reste de l’Europe. La première soirée, avec une galerie de portraits des Romanov et un concert au théâtre de l’Ermitage, a eu lieu le 11 février, c’est-à-dire le 24 février pour un Parisien ou un Viennois. Le bal costumé proprement dit a été donné le 13 février, soit le 26 février dans le calendrier grégorien. Une répétition générale, avec les danses préparées pour l’occasion, avait eu lieu le 10 février, dans la salle du Pavillon. Ces repères viennent du site de référence tsarnicholas.org, qui rassemble les documents d’époque consacrés à l’événement.
Les repères de dates se résument ainsi :
| Date (ancien style) | Équivalent grégorien | Événement |
|---|---|---|
| 10 février 1903 | 23 février 1903 | Répétition générale des danses, salle du Pavillon |
| 11 février 1903 | 24 février 1903 | Première soirée : galerie des Romanov et concert au théâtre de l’Ermitage |
| 13 février 1903 | 26 février 1903 | Bal costumé |
Cette double date explique une confusion fréquente dans les sources. Selon qu’un auteur cite l’ancien ou le nouveau style, le même bal tombe un 13 ou un 26 février, et certains textes, rédigés par erreur de conversion, parlent même de janvier. Quand vous croisez deux articles, commencez par vérifier le calendrier utilisé avant de conclure à une contradiction.
L’occasion de la fête est, elle aussi, présentée de façons différentes. Le site tsarnicholas.org rattache le bal au 290e anniversaire de la dynastie des Romanov, tandis que d’autres récits évoquent plutôt les célébrations du bicentenaire de Saint-Pétersbourg. Les deux lectures se rejoignent sur l’essentiel : il s’agissait d’affirmer, par le faste, la continuité entre les premiers souverains de la dynastie et l’empereur régnant.
Revenir à la Russie d’avant Pierre le Grand
Le thème choisi est celui de la cour du tsar Alexis Mikhaïlovitch, père de Pierre le Grand, soit le milieu du XVIIe siècle. Le choix est loin d’être anodin. Pierre le Grand avait imposé à sa noblesse les habits et les usages d’Europe occidentale ; revenir avant lui, c’était mettre en scène une Russie qui se voulait plus ancienne, plus nationale, débarrassée du modèle occidental. Ce goût pour le passé moscovite traversait alors l’architecture, la peinture, le théâtre et la décoration, sous le nom de style néo-russe.
Pour les invités, cela signifiait renoncer aux robes de bal ordinaires, corsetées et décolletées, au profit de vêtements ouverts et longs, d’inspiration moscovite. Les robes de cour russes du XIXe siècle, elles aussi fondées sur une idée de tradition nationale, offrent un contrepoint intéressant : en 1903, on passe de l’uniforme féminin de la cour à une reconstitution déclarée comme telle.
Des costumes dessinés avant d’être cousus
Le bal a demandé des mois de préparation, et les costumes ont été conçus comme une œuvre d’ensemble. Le peintre Sergueï Solomko a dessiné les modèles, avec l’aide de conseillers historiques chargés de vérifier les coupes et les ornements d’après les sources du XVIIe siècle. Pour le costume de Nicolas II, tsarnicholas.org cite Vsevolojski et Ponomarev pour la conception et Kaffi pour la confection. Aïstov et Kchessinski ont dirigé les danses.
Cette méthode ressemble à celle d’une production d’opéra. Les invités ne choisissaient pas librement leur déguisement : chacun incarnait un rôle de la cour d’Alexis, boyard, dignitaire, archer, fauconnier ou dame de la noblesse, et les tenues devaient rester cohérentes avec la hiérarchie du XVIIe siècle. Sur les quelque 390 invités, 65 « officiers dansants » ont été costumés en archers ou en fauconniers, des figures qui permettaient d’équilibrer les groupes de danseurs.
À la différence d’un bal masqué ordinaire, on cherche donc moins l’effet comique ou le travestissement que la reconstitution sérieuse. Le résultat se lit sur les photographies : les hommes en caftans, les femmes en longues robes qui tombent droit depuis les épaules, sans taille marquée ni crinoline.
Sarafane de brocart et kokochnik de perles : la silhouette féminine du bal costumé, dans l’esprit de la cour moscovite du XVIIe siècle.
Le sarafane et le kokochnik : la silhouette féminine du bal
Le vêtement féminin central du bal est le sarafane, une longue robe sans manches portée en Russie par-dessus une chemise, ici interprétée dans des étoffes de cour. Il se combine avec une coiffe, le kokochnik, une pièce rigide en forme d’éventail ou d’auréole, souvent brodée de perles et de pierres, qui encadre le visage et rehausse la silhouette. Selon les descriptions de l’époque reprises par les musées, les dames de la cour portaient aussi des voiles, des manches amples, des manteaux garnis de fourrure et des broderies d’or et d’argent.
Pour une lectrice d’aujourd’hui, la leçon est moins dans les détails historiques que dans la construction. La robe de 1903 est longue, droite, à la forme simple, et c’est la matière qui fait le spectacle : brocart, velours, soie, passementerie, perles. C’est exactement l’inverse d’une robe de bal princesse dont la jupe volumineuse constitue l’effet. Ici, la silhouette est verticale et le vêtement doit dialoguer avec la lumière.
Selon tsarnicholas.org, l’impératrice Alexandra Feodorovna a paru en tsarine Maria Miloslavskaïa, première épouse du tsar Alexis. Nicolas II incarnait le tsar Alexis Mikhaïlovitch lui-même. Ces deux portraits, pris par le photographe Lev Levitski, comptent parmi les images les plus connues de l’événement.
Les bijoux, une part de la tenue
Les récits sur le bal insistent sur les bijoux. Plusieurs sources indiquent que des pierres véritables, perles, diamants, émeraudes, ont été montées sur les coiffes et les vêtements, parfois prélevées sur des parures de famille. Les portraits de la princesse Zinaïda Youssoupova, dont la famille possédait l’une des plus grandes collections de joyaux de Russie, donnent une idée de cette surenchère. Il faut toutefois rester prudent sur les détails : le poids exact des costumes, souvent cité sur des sites populaires, n’est établi par aucune source fiable, et on ne peut qu’affirmer que les tissus métalliques et les bijoux rendaient les tenues lourdes et contraignantes.
Le déroulement de la soirée
Les récits publiés par les institutions et les sites d’histoire décrivent un bal structuré comme une cérémonie. Les invités arrivaient en costume, saluaient la famille impériale, puis le bal s’ouvrait par une polonaise, danse de cortège traditionnelle des cours d’Europe centrale et orientale. Venait ensuite un souper, servi dans plusieurs salles de l’Ermitage, puis la reprise des danses. Selon ces mêmes récits, la fête s’est prolongée jusque vers une heure du matin. Pour situer ce cérémonial dans la longue durée, on peut se reporter à l’histoire de la robe de bal.
Le point d’orgue était constitué par des danses russes préparées spécialement : une danse, un khorovod (ronde traditionnelle) et une pliassovaïa, plus vive. D’après les récits, ces numéros ont été exécutés par des couples choisis parmi les invités, sous la direction d’Aïstov et de Kchessinski, après la répétition du 10 février. Les danses de salon plus courantes, valses, quadrilles et mazurkas, complétaient la soirée. Ce mélange est important : le thème moscovite ne remplaçait pas le répertoire européen, il s’y superposait.
Pour comparer avec un autre grand bal d’Europe centrale, qui garde toujours son programme codifié, on peut lire notre page sur le bal de l’Opéra de Vienne : même cérémonial d’ouverture, même importance du protocole, mais aucune exigence de costume historique.
Un bal qui demandait de savoir danser en costume
On sous-estime souvent la difficulté pratique d’un tel bal. Un sarafane de brocart, une coiffe chargée de perles et de pierres, un manteau fourré pour les hommes : tout cela se porte dans un palais chauffé, sous des centaines de bougies ou de lampes. La polonaise, avec ses défilés lents, convenait bien à ces tenues ; les figures plus rapides demandaient de la préparation, ce qui explique la répétition générale du 10 février, organisée devant la cour.
Cette logique s’applique encore aujourd’hui à toute robe de gala portée pour danser. Les questions de poids de la jupe, de dégagement des bras et de stabilité d’une coiffure se posent de la même façon, à une échelle beaucoup plus modeste, quand on prépare une soirée habillée. Notre guide pour marcher, s’asseoir et danser en robe de bal reprend ces gestes de base.
Les photographes et l’album de 1904
Dans les semaines qui ont suivi, les invités ont été photographiés individuellement ou en groupe, en costume. Tsarnicholas.org cite les photographes L. Levitski et D. M. Asikritov ; d’autres sources mentionnent des studios supplémentaires de Saint-Pétersbourg. Les portraits ont ensuite été réunis dans l’« Album du bal costumé au Palais d’Hiver, février 1903 », publié en 1904 en édition limitée : dix grands portfolios contenant 21 héliogravures et 174 phototypes (certains catalogues comptent 173 phototypes). L’album a été vendu surtout aux participants, au profit d’une œuvre de charité.
Cet album est la raison pour laquelle le bal est aujourd’hui si présent dans la culture visuelle. Les institutions en conservent des exemplaires : la bibliothèque numérique russe en détaille le catalogue, et la Hoover Institution a numérisé un exemplaire pour consultation. Selon la page de l’Ermitage consacrée à l’exposition du centenaire, 12 costumes et 34 photographies de l’album y ont été présentés en 2003. Pour situer les salles où se déroulait le bal, un guide de l’Ermitage et du Palais d’Hiver à Saint-Pétersbourg présente le musée et le palais. Une page du Musée d’histoire de Russie est également consacrée au bal.
Une polonaise en costumes inspirés du XVIIe siècle : sarafanes brodés, voiles et caftans de velours.
Attention aux images colorisées
Les photographies de 1903 sont en noir et blanc. Depuis quelques années, des versions colorisées circulent beaucoup sur les réseaux et dans la presse. Elles sont séduisantes, mais les teintes y sont une interprétation moderne : on ne connaît ni la couleur exacte des brocarts ni celle des velours d’après ces versions. Pour étudier un costume, partez toujours du cliché original, ou de la description conservée dans les collections d’un musée.
Un « dernier bal » : une lecture après coup
On lit souvent que le bal de 1903 aurait été le dernier grand bal de la cour impériale. La formule est commode mais elle est rétrospective : elle prend son sens parce que l’Empire a connu ensuite la guerre russo-japonaise (1904-1905) et la révolution de 1905. Sur le moment, la cour ne vivait pas ce bal comme un adieu, mais comme une démonstration de continuité. Pour les historiens du costume, l’intérêt est ailleurs : le bal de 1903 montre comment une élite, au tournant du siècle, utilise le vêtement pour construire une image du passé national.
Le même mécanisme se retrouve dans d’autres épisodes de l’histoire des bals. Notre page sur l’histoire de la robe de bal replace cette soirée dans une chronologie plus large, de la cour de Versailles aux bals contemporains. Le contraste est frappant : alors que l’Europe occidentale oscille entre robes à crinoline et lignes plus fluides, Saint-Pétersbourg choisit, pour une nuit, de remonter de deux siècles.
Ce qu’il reste à regarder aujourd’hui
Pour qui s’intéresse à la mode, le bal de 1903 fournit trois enseignements pratiques, utiles même si l’on prépare une simple soirée. Les voici :
- Une silhouette cohérente vaut mieux qu’un empilement d’effets. Les photographies fonctionnent parce que chaque invité tient son rôle, du kokochnik au bord de l’ourlet.
- La matière compte plus que la coupe. Le brocart, le velours et la broderie sont les vrais protagonistes.
- Un thème fort demande une préparation, des essayages et une répétition, comme les danses du 10 février.
Si ce monde vous attire, deux pages complètent celle-ci. La première suit la fête de fin d’études des lycéennes russes, un rituel contemporain qui emprunte à la tradition du bal une partie de son imaginaire. La seconde est le pilier consacré aux bals et robes de Russie et d’Ukraine, qui regroupe l’ensemble de ces sujets.
Pour consulter les photographies, la voie la plus fiable reste celle des collections numérisées : le catalogue de la bibliothèque numérique russe, l’exemplaire des archives de la Hoover Institution, et les fichiers libres de droits de Wikimedia Commons, où chaque reproduction indique l’auteur du cliché et sa licence. Regardez les visages avant les bijoux : c’est dans l’attitude des invités, un peu raides devant l’objectif, un peu fiers aussi, que ces images disent le plus sur ce soir de février 1903.